Silence.
de Edgar Alan
Poe.
Traduction Baudelaire 1855
La crête des montagnes sommeille;
la vallée, le rocher et la caverne sont muets.
Alkman.
Écoute-moi, dit le Démon, en posant sa main sur ma tête.
La contrée dont je parle est une contrée lugubre en Libye, sur les bords de la rivière Zaïre.
Et là, il n’y a ni calme ni silence.
Les eaux de la rivière sont d’une couleur safranée et malsaine; et elles ne coulent pas
vers la mer, mais palpitent éternellement, sous l’œil rouge du soleil, avec un mouvement
tumultueux et convulsif. De chaque côté de cette rivière au lit vaseux s’étend, à une
distance de plusieurs miles, un pâle désert de gigantesques nénuphars. Ils soupirent
l’un vers l’autre dans cette solitude, et tendent vers le ciel leurs longs cous de spectres,
et hochent de côté et d’autre leurs têtes sempiternelles. Et il sort d’eux un murmure confus
qui ressemble à celui d’un torrent souterrain. Et ils soupirent l’un vers l’autre.
Mais il y a une frontière à leur empire, et cette frontière est une haute forêt, sombre, horrible.
Là, comme les vagues autour des Hébrides, les sous-bois sont dans une perpetuelle
agitation. Et cependant il n’y a pas de vent dans le ciel. Et les vastes arbres primitifs
vacillent éternellement de côté et d’autre avec un fracas puissant. Et de leurs hauts sommets
d’éternelles rosées tombe par goutte. Et à leur pieds d’étranges fleurs vénéneuses
se tordent dans un sommeil agité. Et sur leur têtes, avec un bruissement retentissant, les nuages
gris se précipitent, toujours vers l’ouest, jusqu’à ce qu’ils roulent en cataracte derrière la
muraille enflammée de l’horizon. Cependant aucun vent ne pousse ces nuages. Et sur les bords
de la rivière Zaïre il n’y a ni calme ni silence.
C’était la nuit, et la pluie tombait ; et quand elle tombait, c’était de la pluie, mais quand
elle était tombé, c’était du sang. Et je me tenais dans le marécage parmi les grands
nénuphars, et la pluie tombait sur ma tête, et les nénuphars soupiraient l’un vers l’autre
dans la solennité de leur désolation.
Et tout d’un coup, la lune se leva à travers la trame légère du brouillard funèbre,
et elle était d’une couleur cramoisie. Et mes yeux tombèrent sur un énorme rocher grisâtre
qui se dressait au bord de la rivière, et qu’éclairait la lueur de la lune. Et le rocher
était grisâtre, et sinistre, et trés haut, et le rocher était grisâtre. Sur son front de pierre
étaient gravés des caractères ; et je m’avançai à travers le marécage de nénuphars,
jusqu’à ce que je fusse tout près du rivage, afin de lire les caractères gravés dans la pierre.
Mais je ne pus pas les déchiffrer. Et j’allais retourner vers le marécage, quand la lune
brilla d’un rouge plus vif ; et je me retournais, et je regardais de nouveau vers le rocher
et les caractères ; et ces caractères étaient : DÉSOLATION.
Et je regardai en haut, et sur le fait du rocher se tenait un homme ; et je me cachai parmi
les nénuphars afin d’épier les actions de l’homme. Et l’homme était d’une forme grande
et majestueuse, et, des épaules jusqu’au pieds, enveloppé dans la toge de l’ancienne
Rome. Et le contour de sa personne était indistinct, mais ses traits étaient les traits
d’une divinité ; car malgré le manteau de la nuit, et du brouillard, et de la lune, et de la rosée,
rayonnaient les traits de sa face. Et son front était haut et pensif, et son œil était éffaré
par le souci ; et dans les sillons de sa joue je lus les légendes du chagrin, et de la fatigue,
et du dégoût de l’humanité, et d’une grande aspiration vers la solitude.
Et l’homme s’assit sur le rocher, et il appuya sa tête sur sa main, et il promena son regard
sur la désolation. Il regarda les arbrisseaux toujours inquiets et les grands arbres primitifs ;
il regarda, plus haut, le ciel plein de frôlements, et la lune cramoisie. Et j’étais blotti à l’abri
des nénuphars, et j’observais les actions de l’homme. Et l’homme tremblait dans la solitude ;
cependant la nuit avançait, et il restait assis sur le rocher.
Et l’homme détourna son regard du ciel, et le dirigea sur la lugubre rivière Zaïre, et sur
les eaux jaunes et lugubres, et sur les pâles légions de nénuphars. Et l’homme écoutait
les soupirs des nénuphars et le murmure qui sortait d’eux. Et j’étais blotti dans ma cachette,
et j’épiais les actions de l’homme. Et l’homme tremblait dans la solitude ; cependant la nuit
avançait et il restait assis sur le rocher.
Alors je m’enfonçai dans les profondeurs lointaines du marécage, et je marchai sur la forêt
pliante de nénuphars, et j’appelai les hippopotames qui habitaient les profondeurs du
marécage. Et les hippopotames entendirent mon appel et vinrent avec les behémots
jusqu’au pied du rocher, et, rugirent hautement et effroyablement sous la lune. J’étais toujours
blotti dans ma cachette, et je surveillais les actions de l’homme. Et l’homme tremblait dans
la solitude ; cependant la nuit avançait, et il restait assis sur le rocher.
Alors je maudis les éléments de la malédiction du tumulte ; et une effrayante tempête
s’amassa dans le ciel, où naguère il n’y avait pas un souffle. Et le ciel devint livide de la
violence de la tempête, et la pluie battait la tête de l’homme, et les flots de la rivière
débordaient, et la rivière torturée jaillissait en écume, et les nénuphars criaient dans
leur lits, et la forêt s’émiettait au vent, et le tonnerre roulait, et l’éclair tombait, et le roc
vacillait sur ses fondements. Et j’étais toujours blotti dans ma cachette pour épier les actions
de l’homme. Et l’homme tremblait dans la solitude ; cependant la nuit avançait, et il restait
assis sur le rocher.
Alors je fus irrité, et je maudis de la malédiction du silence la rivière et les nénuphars,
et le vent, et la forêt, et le ciel, et le tonnerre, et les soupirs des nénuphars. Et ils furent
frappés de la malédiction, et ils devinrent muets. Et la lune cessa de faire péniblement
sa route dans le ciel, et le tonnerre expira, et l’éclair ne jaillit plus, et les nuages pendirent
immobiles, et les eaux redescendirent dans leur lit et y restèrent, et les arbres cessèrent
de se balancer, et les nénuphars ne soupirèrent plus, et il ne s’éleva plus de leur foule
le moindre murmure, ni l’ombre d’un son dans tout le vaste désert sans limites.
Et je regardai les caractères du rocher, et ils étaient changés ; et maintenant ils formaient
le mot : SILENCE.
Mes yeux tombèrent sur la figure de l’homme, et sa figure était pâle le terreur. Et
précipitamment il leva la tête de sa main, il se dressa sur le rocher, et tendit l’oreille.
Mais il n’y avait pas de voix dans tout le vaste désert sans limites, et les caractères
gravés sur le rocher étaient : SILENCE. Et l’homme frissonna et il fit volte-face, et il
s’enfuit loin, loin, précipitamment, si bien que je ne le vis plus.
Or, il y a de bien beaux contes dans les livres des Mages, dans les mélancoliques livres des Mages, qui sont reliés en fer. Il y a là, dis-je, de splendides histoires du Ciel, et de la Terre, et de la puissante Mer, et des Génies qui ont régné sur la mer, sur la terre, et sur le ciel sublime. Il y avait aussi beaucoup de science dans les paroles qui ont été dites par les Sibylles ; et de saintes, saintes choses ont été entendues jadis par les sombres feuilles qui tremblaient autour de Dodone ; mais comme il est vrai qu’Allah est vitant, je tiens cette fable que m’a contée le Démon, quand il s’assit à côté de moi dans l’ombre de la tombe, pour la plus étonnante de toutes ! Et quand le Démon eut fini son histoire, il se renversa dans la profondeur de la tombe, et se mit à rire. Et je ne pus pas rire avec le Démon, et il me maudit parce que je ne pouvais pas rire. Et le lynx, qui demeure dans la tombe pour l’éternité, en sortit, et il se coucha aux pieds du Démon, et il le regarda fixement dans les yeux.